dre et en Hollande, fuyant devant le fléau, qui par¬
courait l'Europe en tous sens, tombant où on ne l’at¬
tendait pas, ne venant pas où on l’attendait. On était
sur la fin du quinzième siècle. Érasme approchait de
trente ans. Ses premiers écrits, ses lettres, l'avaient
mis en renom ; c'était à qui le protégeraitet lui offrirait
des pensions, sauf à n’en payer que le premier mois. Il
avait trouvé du même coup la célébrité et la pauvreté.
Il donnait des leçons çà et là, et vivait de leur
produit; mais quand les lecons manquaient, il fal¬
lait bien qu’il implorat ses protecteurs, et qu’il leur
demandat comme une charité ce qu'il aurait pu exiger
comme une dette. Les protecteurs ne répondaient pas
ou répondaient qu’ils n’avaient rien, ou recomman¬
daient Érasme à leur intendant, qui gardait les arré¬
rages pour lui. Plus d’une fois, Erasme fut obligé de
prendre le ton d’un mendiant, et d’étaler sa pauvreté
comme les mendiants étalent leurs plaies, faisant ayec
sa rhétorique ce que ceux-ci font avec leurs membres
mutilés, ou bien forçant son esprit à d’incroyables
tours de flatterie, pour tirer de la vanité de ses pa¬
trons largent qu'il m'aurait pu obtenir de leur loyauté.
C'était de la rhétorique de nécessiteux, fausse, misé*
rablement éloquente, où Pesprit mendiait pour le
ventre. Ces flatteries même ne réussissaient pas tou¬
jours : alors il s'irritait, il ’emportait contre des pa¬
trons qui s'étaient donné gratis le relief de protecteurs
des lettres, et qui laissaient croupir leur protégé dans
le besoin. I1se dédommageait, dans ses lettres à quel¬
ques amis, des humiliations où on l’obligeait de des¬
cendre, et se donnait le tort: de calomnier par derrière