Boniface. Je n’en connais pas mal de ce calibre-là.
Béat. Ne font-ils pas plus de cas du mot que de la
chose ?
Boniface. Évidemment.
Béat. Maintenant, si quelque dialecticien venait nous
définir exactement ce que c’est qu’un roi, un évêque,
un magistrat, un philosophe, nous trouverions peut¬
étre des gens quiaimeraient mieux le titre que la chose.
Boniface. Oui, certes, si le roi est celui qui dans les
lois et la justice envisage l'intérêt de son peuple et non
le sien; l’évêque, celui qui se consacre tout entier à la
garde du troupeau du Seigneur; le magistrat, celui
qui veille attentivement au bien de l’État ; le philoso¬
phe, celui qui, négligeant les avantages de la fortune,
ne vise qu’à acquérir la sagesse.
Béat. Vous voyez à présent combien d’exemples de
ce genre je pourrais accumuler.
Boniface. Assurément, un grand nombre.
Béat. Direz-vous que tous ces gens-là ne sont point
des hommes?
Boniface. Je crains plutôt que nous ne perdions
nous-mêmes le nom d'homme.
Béat. Mais, si Phomme est un animal raisonnable,
n’est-il pas tout è fait contraire à la raison de préférer
la chose au mot quand il s’agit des qualités du corps,
qui ne sont pas de vrais biens, et des avantages exté¬
rieurs que la fortune donne et enlève à son gré, et
quand il s’agit des vrais biens de l’âme, de faire plus
de cas du mot que de la chose?
Boniface. Vraiment, c’est juger à rebours, si l’on y
réfléchit.