Apicius. Je n’ai pas de temps & perdre en paroles.
Spudée. Vous ne perdrez pas de temps; je vous
accompagnerai où vous allez.
Apicius. Voyons, expliquez-vous en trois mots.
Spudée. J’ai grande envie de donner un repas dans
lequel je voudrais ne déplaire à aucun des convives et
contenter tout le monde. Puisque vous excellez dans
cet art, j'ai recours à vous comme à un oracle.
Apicius. Voici ma réponse, et, suivant l’usage des
anciens, je vous la donne en vers :
N’inyite pas les gens, si tu crains de déplaire.
Spudée. Cependant il s’agit d’un grand festin; j’ai
beaucoup de monde à recevoir.
Apicius. Plus vous inviterez de gens, plus vous ferez
de mécontents. Y a-t-il jamais eu une pièce, si bien
écrite, si bien jouée qu’elle fût, qui ait satisfait tous les
spectateurs. ?
Spudée. Allons, Apicius, enfant chéri de Comus,
aidez-moi de vos lumières; je vous‘regarderai désor¬
mais comme un dieu.
Apicius. Voici donc mon premier avis: Ne cherchez
point à faire l’impossible.
Spudée. Quel impossible ?
Apicius. Vouloir plaire à tous vos convives, tant est
grande la diversité des palais.
Spudée. Mais pour déplaire le moins possible ?
Apicius. Invitez peu de monde.
Spudée. Je ne le puis pas.
Apicius. Invitez des gens de même condition et de
même caractère.